Dossier de Jonathan TSOBO DITUVANGA
KINSHASA, À moins de quelques jours de l’entrée en vigueur obligatoire de la Facture Normalisée, le 1er décembre 2025, la Direction Générale des Impôts (DGI) accélère sa machine de sensibilisation. Les 21 et 22 novembre, une équipe conduite par Lyly BILONDA MUKUTA, Directrice-Chef de Service des Études, Statistiques et Communication, a sillonné les principaux axes de Kinshasa pour expliquer une réforme qui, sur le papier, paraît simple, mais dont les implications socioéconomiques sont profondes.
Cette opération de proximité distribution de prospectus, dialogues directs, réponses aux inquiétudes a pris l’allure d’un carnaval fiscal.
Mais derrière le rythme et les sourires, la réforme soulève des interrogations majeures : le pays est-il réellement prêt ?
Et surtout : comment cette nouvelle obligation va-t-elle transformer la relation entre l’État, les commerçants et le citoyen ?
UNE RÉFORME TECHNIQUE, MAIS AUX ENJEUX POLITIQUES, SOCIAUX ET ÉCONOMIQUES
La Facture Normalisée doit, en théorie, offrir une traçabilité parfaite de la TVA, sécuriser les transactions et accroître les recettes publiques. Elle s’attaque à une vieille plaie :
- la fraude fiscale chronique,
- la non-déclaration des ventes,
- l’absence d’un système de facturation standardisé,
- et l’informalité qui engloutit la majorité de l’économie.
Dans un pays où la confiance entre le citoyen et l’administration reste fragile, la mise en œuvre d’un outil aussi exigeant constitue un test grandeur nature pour l’État fiscal.
SUR LE TERRAIN : UNE SENSIBILISATION ACCÉLÉRÉE AVANT L’ULTIME DÉLAI
Jour 1 :
Place des Évolués – Centre Financier – Gare Centrale – Bâtiment DGI – Avenue du Commerce – Kintambo Magasin – Rond-point Huileries.
Jour 2 :
Palais du Peuple – Rond-point Maulart – Marché Bayaka – Mariano – Place Victoire – Place Sainte-Thérèse – Marché Pascal.
Des itinéraires stratégiques, choisis pour toucher les poumons commerciaux de la capitale.
Les équipes de la DGI y ont trouvé un public attentif… mais souvent inquiet :
- Comment utiliser la machine ?
- Combien cela coûtera ?
- Les contrôles seront-ils coercitifs ?
- Et les petits commerçants, seront-ils pénalisés ?
Ces questions montrent une réalité : la sensibilisation doit aller au-delà de la communication. Elle doit convaincre.
ANALYSE : CE QUE DIT LA RÉFORME… ET CE QU’ELLE NE DIT PAS
- L’intention est claire : moderniser le système fiscal
Le gouvernement cherche à élargir l’assiette, réduire la fraude et aligner le pays sur les standards internationaux.
La Facture Normalisée peut aider à :
- reconstruire la confiance dans la TVA ;
- générer des recettes additionnelles ;
- donner à l’État une visibilité nouvelle sur l’économie réelle.
- Mais le terrain révèle des fragilités structurelles
- Faible niveau de formation numérique
- Marchés populaires encore largement informels
- Absence de matériel ou de connectivité stable
- Préoccupation sur le coût d’acquisition des terminaux de facturation
- Risque de contrôles abusifs ou de tracasseries
- L’enjeu n’est pas que fiscal : il est sociopolitique
Selon plusieurs experts, une réforme fiscale réussie repose sur un triptyque :
- pédagogie,
- confiance,
- transparence.
Sans ces éléments, l’État peut imposer une obligation, mais pas une adhésion.
QUESTIONNEMENT CENTRAL : LA RÉFORME PEUT-ELLE TRANSFORMER CE QU’ELLE NE CONTRÔLE PAS ?
La campagne de sensibilisation en dit long sur l’urgence ressentie par l’administration.
Mais certaines zones d’ombre persistent :
- Capacité réelle de contrôle : l’État peut-il vérifier des centaines de milliers de transactions quotidiennes ?
- Acceptabilité sociale : les commerçants vont-ils percevoir cette réforme comme une modernisation ou comme une pression de plus ?
- Inclusion économique : les petits opérateurs seront-ils accompagnés ou laissés derrière ?
- Risque de contournement : si l’obligation est mal comprise, la fraude pourrait simplement se déplacer ailleurs.
La question la plus cruciale reste ouverte :
La Facture Normalisée deviendra-t-elle un outil de transparence ou un nouveau terrain de confrontation entre l’administration et les opérateurs économiques ?
CE QUI EST EN JEU : BIEN PLUS QU’UNE SIMPLE FACTURE
Enjeux économiques
- sécurisation des recettes ;
- meilleure prévision budgétaire ;
- réduction des fuites de TVA.
Enjeux sociaux
- changement des habitudes commerciales ;
- besoin d’éducation fiscale de masse ;
- rapport entre l’État et le citoyen.
Enjeux politiques
- crédibilité de l’administration fiscale ;
- lutte contre la corruption ;
- modernisation de l’État.
PERSPECTIVES : CE QUI POURRAIT SE PRODUIRE
Scénario 1 : Adoption progressive
Si la sensibilisation se poursuit dans les écoles, marchés et églises comme prévu, la réforme pourrait s’enraciner lentement mais sûrement.
Scénario 2 : Résistances massives
Certains commerçants pourraient résister, rallonger la transition ou recourir à des systèmes parallèles.
Scénario 3 : Reconfiguration du commerce urbain
Les grandes surfaces et commerces structurés adopteront rapidement la Facture Normalisée, accentuant la pression sur les petits.
Scénario 4 : Effet positif sur la gouvernance
Si bien appliquée, la réforme pourrait devenir un instrument majeur de lutte contre la corruption et de modernisation de la fiscalité.
Enfin, la Facture Normalisée est plus qu’un outil technique : c’est un test pour la capacité de l’État congolais à moderniser sa gouvernance fiscale et à instaurer une relation de confiance avec les opérateurs économiques.
Entre nécessité, résistances et aspirations à une gestion plus transparente, le succès de la réforme dépendra d’un équilibre délicat :
une communication massive,
une pédagogie continue,
un accompagnement réel,
et des contrôles intelligents, non punitifs.
La DGI peut réussir.
Mais la réussite dépendra d’un facteur simple et complexe à la fois : la compréhension et l’adhésion de la population.