

La Coupe d’Afrique des Nations 2025 restera dans les annales. Mais pour le peuple congolais, elle a surtout été un rappel inattendu de mémoire et d’histoire.
Au-delà du sport, un homme a imposé le silence au vacarme des stades : Lumumba Vea, de son vrai nom Michel Kuka Mboladinga. Debout, immobile, silencieux, les bras levés durant tous les matchs de la RDC, il a transformé les tribunes en lieux de mémoire et les écrans en tribunes de l’Histoire.
Sans un mot ni slogan, il a rappelé que Lumumba n’est pas seulement une figure historique, mais une blessure encore vive. Son geste a traversé les frontières et réveillé un intérêt mondial pour Patrice Emery Lumumba, héros de l’indépendance congolaise, assassiné le 17 janvier 1961 avec ses compagnons Maurice Mpolo et Joseph Okito.
Cette médiatisation a remis au centre du débat des questions longtemps étouffées, que Julianna Lumumba, fille du martyr, formulait avec lucidité :
• Comment es-tu mort ? On ne sait pas.
• Quand es-tu mort ? On ne sait pas.
• Où as-tu été assassiné ? On ne sait pas.
• Qui t’a assassiné et pourquoi ? On cherche encore.
L’histoire officielle a longtemps réduit Lumumba à une date ,le 17 janvier 1961 ,comme unique tombeau, laissant son corps et son esprit en errance.
Le retour de sa relique a été un acte symbolique fort. Mais il a également ravivé la douleur des familles de Maurice Mpolo et Joseph Okito, compagnons d’infortune de Lumumba. Leurs descendants demandent justice mémorielle, reconnaissance officielle, monuments et inscription pleine dans le récit national.
Une promesse publique, jamais rétractée, émane de Jonas Mukamba Kadiata Nzemba, dernier témoin vivant des événements ayant entouré l’arrestation et la mort de Lumumba et ses compagnons.
Au micro du journaliste Christian Lusakueno, dans l’émission Mémoire sur Top Congo FM, il déclarait :
« Je suis heureux que nous puissions donner une sépulture.
Et après ça, moi je vais parler.
Maintenant que son esprit est à l’air, je ne parle pas.
Venez me voir quand on aura enterré Lumumba ici, je vous dirai toute la vérité. »
Jonas Mukamba reconnaît lui-même avoir été présent dans l’avion qui transportait Patrice Lumumba, Maurice Mpolo et Joseph Okito de Moanda à Lubumbashi, le 16 janvier 1961. Il décrit avec précision les lieux, les acteurs et les faits :
• Les prisonniers aux yeux bandés
• Les coups portés
• Le silence soudain de Ferdinand Kazadi (Fernand Kazadi Lupelekese)
• La modification de la destination sans explication
• L’arrivée à Lubumbashi sous l’autorité du gouvernement sécessionniste katangais, représenté par les ministres et responsables de haut rang : Godefroid Munongo (intérieur), Jean-Baptiste Kibwe (finances), Cléophas Mukeba (santé), ainsi que les officiers congolais Victor Nendaka Bika et Damien Kandolo Lopepe
La présence des pilotes congolais et étrangers ayant accompagné l’avion est également essentielle, car ils étaient acteurs de ce transport critique. Leurs identités doivent être établies pour compléter la chaîne de responsabilité et respecter la vérité historique.
Même en l’absence d’un ordre écrit, sa responsabilité n’est pas pénale : elle est historique et morale. Mais il reste indispensable que la parole complète soit donnée, maintenant que la sépulture de Lumumba est réalisée.
Jonas Mukamba fut arrêté à Mbujimayi lors de l’entrée de l’AFDL, dans un contexte où de vieilles accusations concernant la mort de Lumumba refaisaient surface.
Lorsque Kinshasa tomba le 17 mai 1997, Mzee Laurent-Désiré Kabila ordonna sa libération, payant ainsi une dette morale et rappelant que Mukamba n’avait jamais été condamné. Mukamba lui-même rapporte :
« Quand il me libérait, je lui ai dit qu’on m’avait dit que j’allais être jugé pour l’affaire Lumumba. Mais… j’ai fait trois mois et demi et on ne m’a rien dit ! Mzee Kabila savait ce que j’avais fait pour lui, et il a payé cette dette morale. »
Vers 1980, Jonas Mukamba Kadiata Nzemba était ambassadeur du Zaïre en Italie, basé à Rome. C’est dans ce contexte diplomatique qu’il a joué un rôle déterminant, notamment en sauvant la vie de Laurent-Désiré Kabila face à une extradition vers le Zaïre, un geste qui explique directement la raison pour laquelle Mzee Kabila a décidé de le libérer après la prise de Kinshasa.
Plus tard, en 2006, lorsque Jonas Mukamba se présenta comme candidat à la présidence, l’ambassadeur honoraire Edi Angulu déposa une plainte à la Cour suprême de justice de Kinshasa, contestant sa candidature au motif qu’il serait impliqué dans l’affaire Lumumba. Mukamba explique :
« Primo, à quelle qualité vous déposez plainte ? La Cour a rendu l’arrêt : j’ai été débouté. Cela n’a rien à voir avec moi. »
Cette démarche judiciaire, distincte de l’arrestation de 1997, ne préjuge pas de la responsabilité historique ou morale de Mukamba.
Il convient de rappeler le principe fondamental de la présomption d’innocence : toute personne est réputée innocente tant que sa culpabilité n’a pas été légalement établie.
À ce titre, Jonas Mukamba Kadiata Nzemba exerce pleinement ce droit. Cette tribune ne l’accuse pas et ne le juge pas. Elle n’érige aucun verdict.
Mais l’Histoire, elle, interroge. La responsabilité historique et mémorielle est distincte de la responsabilité pénale. Elle oblige à la parole lorsque l’on détient un savoir décisif pour la conscience nationale.
La RDC doit aujourd’hui se doter d’une Commission Vérité-Mémoire indépendante sur l’assassinat de Lumumba, Mpolo et Okito.
La Conférence Nationale Souveraine (CNS) avait déjà traité ces crimes via la Commission des Assassinats et des Violations des Droits de l’Homme, mais ce travail n’a pas été mené dans toute la profondeur : chaînes de commandement, exécutants congolais et pilotes n’ont jamais été pleinement identifiés.
Cette nouvelle commission devra :
• Entendre Jonas Mukamba Kadiata Nzemba, non comme accusé, mais comme témoin clé.
• Établir l’identité des militaires congolais et des pilotes ayant participé à l’arrestation et au transport.
• Inclure Maurice Mpolo et Joseph Okito comme martyrs à part entière.
Pour que la parole promise de Jonas Mukamba ne reste pas lettre morte, la FPEL doit assurer un suivi rigoureux. Dirigée par Roland Lumumba, elle perpétue la mémoire du héros national et œuvre pour la justice sociale, l’éducation et la vérité historique.
Elle doit contacter Christian Lusakueno, patron de Top Congo FM, pour archiver et rendre accessible le témoignage complet, afin que la vérité soit connue de tous.
Nous saluons l’élévation au rang de héros national de tout Congolais ayant lutté pour l’indépendance, consacrée par la récente ordonnance présidentielle et la loi de fin 2025 instituant l’Ordre national des héros.
Mais la reconnaissance symbolique ne suffit pas. L’État congolais doit mettre les moyens pour que notre Histoire soit écrite ici, chez nous, conformément aux paroles de Lumumba :
« L’histoire dira un jour son mot, mais ce ne sera pas l’histoire qu’on enseignera à Bruxelles, Washington, Paris ou aux Nations Unies, mais celle qu’on enseignera dans les pays affranchis du colonialisme et de ses fantoches. »
Le Congo ne peut plus se contenter :
• de symboles sans vérité,
• de reliques sans justice,
• de commémorations sans parole.
Lumumba est désormais enterré.
Mpolo et Okito attendent encore leur pleine reconnaissance.
La promesse de Jonas Mukamba reste suspendue dans la conscience nationale.
Chose promise, chose due.
L’Histoire regarde.
Le peuple attend.
Par Mingiedi Mbala N’zeteke Charlie Jephthé
Activiste, Penseur et Notable de Madimba