Par Mingiedi Mbala N’Zeteke Charlie Jephthé Activiste, Penseur et Notable de Madimba
Comment rester indifférent devant la sortie médiatique de Moïse Soriano Katumbi, le 4 novembre 2026, lorsqu’il réagit aux déclarations du président Félix-Antoine Tshisekedi sur une prétendue dette envers des créanciers zambiens ? Je ne suis pas là pour défendre le chef de l’État. Il a les moyens institutionnels et politiques de répondre à ses contradicteurs. Mon propos est ailleurs : je veux rappeler à Moïse Katumbi que notre passé nous rattrape toujours.
En voulant contester les propos du chef de l’état Félix Tshisekedi , Moïse Soriano Katumbi a remis sur la table le dossier zambien.
Or, cette affaire ne date pas d’hier. Elle remonte à 2001 et s’est achevée par un compromis annoncé en 2007, alors qu’il était devenu gouverneur du Katanga.
Il y a une déclaration que l’on ne peut pas ignorer. En décembre 2007, interrogé par Radio Okapi sur le règlement de son différend avec la Zambie, Katumbi a lui-même déclaré :
« Maintenant je suis à la tête d’une grande province qui partage la frontière avec la Zambie. Alors on a trouvé un compromis à l’amiable. J’ai retiré ma plainte, ils ont retiré aussi ce qu’ils avaient contre moi. »
Cette déclaration mérite que l’on s’y arrête.
Pourquoi Katumbi a-t-il lui-même établi un lien entre son accession à la tête du Katanga et le compromis trouvé avec la Zambie ? Qu’est-ce qui avait changé dans le rapport de force ? Aurait-on obtenu le même arrangement s’il était demeuré un simple homme d’affaires, sans responsabilité politique à la tête d’une province frontalière ?
Je ne prétends pas apporter à ces questions des réponses judiciaires. Mais je refuse que l’on fasse comme si elles n’existaient pas. Le différend, les biens saisis, les procédures abandonnées de part et d’autre et le compromis de 2007 constituent une séquence politique qui mérite d’être éclairée.
Moïse Soriano Katumbi expliquait alors qu’il avait choisi de tourner la page, notamment pour préserver les relations entre la RDC et la Zambie. Mais tourner la page ne signifie pas interdire aux Congolais de la relire.
Les autorités zambiennes ont finalement abandonné leurs procédures dans le cadre de cet arrangement. Mais cet épisode ne doit pas être effacé de son parcours politique. Celui que Lusaka voulait faire extrader en le considérant comme un SUJET ZAMBIEN est devenu, quelques mois plus tard, le gouverneur d’une province stratégique de la RDC.
Voilà une page de son histoire que les Congolais ont le droit de questionner.
Dans le cadre de l’enquête sur le dossier « B.K. Facility », les autorités zambiennes avaient explicitement associé le nom de Moïse Soriano Katumbi à une affaire de fraude portant sur un contrat d’approvisionnement en armes. L’avis de recherche diffusé en 2007, notamment par le Times of Zambia, le désignait comme une personne recherchée pour son implication dans cette opération militaire, évaluée entre 20 et 25 millions de dollars. Selon les éléments de l’enquête, l’État zambien avait payé ce contrat, alors que le matériel militaire prévu n’aurait jamais été livré.
Cette affaire mérite d’être rappelée, car elle figure parmi les motifs avancés par les autorités zambiennes dans leurs démarches contre lui.
Il existe un autre document que je considère comme incontournable : la lettre ouverte de Me Jean-Claude Muyambo Kyassa, datée du 22 septembre 2012 et intitulée Ma part de vérité.
Dans ce témoignage, Muyambo revient sur les circonstances dans lesquelles il dit avoir connu Katumbi, sur son retour au pays et sur des affaires remontant à l’époque de Mzee Laurent-Désiré Kabila. Il évoque notamment une affaire d’achat d’armes pour le compte de la République démocratique du Congo, dans laquelle il accuse Katumbi d’avoir escroqué le défunt président. Il rapporte également des faits concernant des fournitures de maïs à Gécamines Développement, avec un prix de 30 dollars le sac de 25 kilos au lieu des 15 dollars qui auraient été convenus.
Ce sont des accusations graves. Elles sont celles de Me Muyambo et doivent être examinées comme telles. Mais elles ne peuvent être balayées d’un revers de main simplement parce qu’elles dérangent. Elles appellent des explications, des documents et des réponses précises de la personne mise en cause.
Muyambo affirme aussi avoir contribué aux démarches ayant permis le retour de Moïse Soriano Katumbi au pays, avec l’aval d’alias Joseph Kabila, malgré les préjudices qu’il lui attribuait à l’égard de Laurent-Désiré Kabila. Voilà un témoignage qui mérite mieux que le silence ou l’oubli.
Il convient également de replacer les accusations relatives aux approvisionnements en armes dans leur contexte historique et juridique. Dès juin 2000, par sa résolution 1304, le Conseil de sécurité des Nations unies avait condamné les interventions militaires étrangères en RDC et exigé le retrait des forces rwandaises et ougandaises. En juillet 2003, la résolution 1493 a instauré un embargo sur les armes visant les groupes armés étrangers et congolais opérant dans certaines zones de l’Est du pays, ainsi que les groupes non signataires de l’accord global et inclusif. En mai 2005, la résolution 1596 a étendu ces restrictions à l’ensemble du territoire national, tout en prévoyant des exemptions pour les forces gouvernementales.
Cette chronologie est essentielle lorsqu’on examine les accusations formulées par Me Jean-Claude Muyambo concernant les opérations d’approvisionnement en armes sous le régime de Mzee Laurent-Désiré Kabila, puis les périodes qui ont suivi. Il faut établir les dates, les acteurs, les destinataires et les conditions dans lesquelles ces opérations auraient été réalisées. La question de la responsabilité de ceux qui auraient participé à ces circuits ne peut être écartée sans examen sérieux.
Depuis longtemps, je considère que le parcours de Moïse Katumbi doit être interrogé à la lumière des accusations relatives aux circuits d’approvisionnement en armes et aux affaires qui ont accompagné les guerres de notre pays. C’est dans ce sens que je le compare politiquement à VICTOR BOUT , que je présente comme une figure du commerce international des armes.
Cette comparaison est volontairement sévère. Elle traduit une interrogation fondamentale : quelle part de responsabilité les acteurs économiques ayant évolué dans les circuits d’approvisionnement militaire ont-ils portée dans les tragédies qui ont frappé notre pays ?
La RDC a subi près de trois décennies de guerres, d’agressions et de violences. Des populations ont été déplacées, des familles brisées et des territoires entiers meurtris. Dans cette histoire, les responsabilités ne peuvent être recherchées uniquement chez les hommes en uniforme ou les dirigeants politiques. Les réseaux économiques qui ont pu alimenter les conflits doivent eux aussi être interrogés.
Je ne demande pas aux Congolais de condamner quelqu’un sur la base d’une tribune. Je demande que les accusations, les témoignages et les épisodes documentés soient examinés sérieusement. Et je demande à Moïse Soriano Katumbi de répondre sur le fond, plutôt que de réduire toute interrogation sur son passé à une querelle politique du moment.
Voilà pourquoi son annonce d’un déplacement à Goma avec la Coalition Article 64, pour rencontrer Alias Joseph Kabila au nom du dialogue et de la recherche de la paix, soulève chez moi une profonde interrogation.
Goma n’est pas une destination politique ordinaire. C’est une ville qui porte le poids des guerres, des occupations et des souffrances de l’Est de la RDC. On ne peut pas y parler de paix comme si l’histoire de notre pays commençait aujourd’hui.
Mais il y a surtout une contradiction politique majeure que je tiens à rappeler : les propres déclarations de Moïse Soriano Katumbi sur le M23 en 2013.
Dans une interview accordée à la RNTC, alors qu’il était gouverneur du Katanga, Katumbi avait tenu un discours d’une extrême fermeté contre cette rébellion. Il avait notamment déclaré :
« On a eu les élections libres et démocratiques. Aujourd’hui il y a un groupe de bandits là, appeler je ne sais pas M23 qui sont à l’Est du Congo, qui est entrain de déstabiliser notre pays au lieu qu’on aille de l’avant, et l’argent est entrain de partir à la guerre […] honte pour le grand pays comme le Congo. Et ces gens se disent maintenant, ils ont fait un parti politique, après avoir tué les gens ?
Vous avez fait un parti politique ? Je crois que ces gens doivent être aussi traduit devant la cour pénale internationale. Tous ces gens qui étaient à la rébellion, même si ils travaillent avec nous aujourd’hui, mieux vaut ouvrir les dossiers pour eux, ils doivent répondre aussi à la cour pénale internationale. En ce moment là vous allez voir les gens vont très attention. Parce que, aujourd’hui nous sommes entrain de perdre des vies, nos populations, c’est devenu des déplacés ou des nomades. Nous mêmes en tant que populations, surtout nos amis de l’Est, ils faudraient que ces gens puissent à continuer à déstabiliser le nord Kivu et le sud Kivu. »
Ces paroles sont sans équivoque. En 2013, Moïse Soriano Katumbi qualifiait les membres du M23 de « bandits », les accusait d’avoir tué des Congolais et réclamait que les responsables de la rébellion, y compris ceux qui travailleraient désormais avec le pouvoir, soient traduits devant la Cour pénale internationale.
Aujourd’hui, comment comprendre qu’un homme qui tenait un tel discours veuille désormais se rendre à Goma pour rencontrer des acteurs associés à cette mouvance ?
Qu’est-ce qui a changé entre 2013 et 2026 ? Les crimes qu’il dénonçait ont-ils disparu ? Les victimes ont-elles obtenu justice ? Les responsabilités ont-elles été établies ? Ou bien ceux qu’il qualifiait hier de bandits sont-ils devenus fréquentables parce que les alliances et les intérêts politiques ont changé ?
En 2013, Moïse Soriano Katumbi exigeait que les anciens rebelles répondent devant la Cour pénale internationale, même lorsqu’ils travaillaient avec le pouvoir. Aujourd’hui, quelle explication donne-t-il aux Congolais pour justifier cette nouvelle posture ?
C’est précisément cette contradiction que je dénonce. On ne peut pas tenir un discours aussi catégorique contre une rébellion, réclamer la justice internationale pour ses membres et, quelques années plus tard, adopter une démarche politique qui conduit à rencontrer les mêmes acteurs sans rendre compte de ce changement.
La mémoire des victimes du M23 ne peut pas être soumise aux revirements et aux calculs des acteurs politiques.
Moïse Soriano Katumbi peut contester les déclarations du chef de l’Etat Félix Tshisekedi. Il peut demander des preuves et défendre son honneur. C’est son droit. Mais il ne peut pas exiger que les Congolais oublient les épisodes de son histoire politique, économique et personnelle qui continuent de susciter des interrogations.
En réalité, le problème dépasse la polémique sur une dette zambienne. Il touche à une question de responsabilité historique : peut-on prétendre conduire un peuple vers la paix sans accepter que ce peuple examine les zones d’ombre de son propre parcours ?
Notre passé nous rattrape toujours. Et plus on cherche à le faire taire, plus il revient réclamer des explications.
Moïse Soriano Katumbi a choisi de rouvrir le dossier zambien en répondant au président de la République. Qu’il ne s’étonne donc pas si les Congolais rouvrent, à leur tour, les autres dossiers de son passé.
Car la mémoire d’un peuple meurtri ne se négocie pas dans un compromis politique. Et la paix en République démocratique du Congo ne pourra jamais se construire sur l’oubli sélectif de ses responsabilités historiques.