Pour en finir avec une falsification historique et symbolique
Depuis août 2020, je mène un combat intellectuel et mémoriel contre une appellation devenue tristement banale : qualifier Ndona Kimpa Vita, prophétesse du Royaume Kongo (1684‑1706), de « Jeanne d’Arc africaine ».
Cette comparaison n’est pas un hommage. C’est une réduction historique, une violence symbolique et la persistance d’un colonialisme intellectuel qui continue d’ordonner les mémoires du monde. Présenter Kimpa Vita comme une Jeanne d’Arc congolaise suggère que l’histoire africaine ne peut être comprise ou reconnue qu’à travers un prisme européen. Cette logique est profondément problématique.
Pire encore : cette thèse n’est pas née en Europe, mais a été popularisée par le défunt historien guinéen Kaké Baba Ibrahima. En prétendant universaliser Kimpa Vita par la comparaison, il a effacé sa singularité, transformant une figure majeure de l’Afrique précoloniale en simple reflet d’une héroïne occidentale. Cette démarche a contribué à une aliénation mémorielle : elle apprend aux Africains à reconnaître leurs héros uniquement lorsqu’ils ressemblent à ceux de l’Europe. On comprend pourquoi Ibrahima a fait cette apologie. Formé en France, agrégé d’histoire à la Sorbonne, exilé et médiatisé par RFI avec Mémoire d’un continent, il reste le produit intellectuel du néocolonialisme.
Ndona Kimpa Vita était une nganga marinda, c’est-à-dire une prêtresse initiée au sein de la société spirituelle secrète des Kimpasi, au cœur de l’ancien Royaume du Kongo. Rôle spirituel : guérisseuse et intermédiaire, elle libérait les individus des forces négatives par des guérisons. Elle était également prophétesse et grande initiée du courant spirituel NGUNZA, ni mystique isolée ni figure folklorique.
Sa mission était totale : spirituelle, politique et nationale. Elle visait l’unification d’un royaume ravagé par les guerres internes, la restauration de sa souveraineté et la résistance à l’ingérence portugaise ainsi qu’à la traite négrière. Kimpa Vita avait compris une vérité fondamentale : la chrétienté coloniale et le christianisme institutionnel n’avaient rien à voir avec le véritable Dieu créateur.
Elle proclamait :
« Jésus-Christ n’est pas blanc, mais noir, et les Pères de l’Église sont africains ; le Kongo est la Terre sainte. Donc la terre mère, la mère des terres. »
Le pape Jean-Paul II le reconnut :
« Dieu est noir et Jésus-Christ un Africain. »
Kimpa Vita incarnait ainsi une résistance spirituelle, culturelle et politique. Elle était battante, guerrière, prophétesse initiée et militante anti-esclavagiste. Son mouvement, l’antonianisme, mobilisa des foules et menaça directement l’ordre colonial et ecclésiastique portugais.
Elle fut exécutée à seulement 24 ans, avec son enfant, le 2 juillet 1706, non pour une hérésie abstraite, mais parce que son message ébranlait les intérêts conjoints de l’Église coloniale et du système portugais.
On justifie souvent la comparaison par un argument simpliste : les deux femmes sont mortes sur le bûcher. Mais l’histoire ne se résume pas à une méthode d’exécution.
Concernant Jeanne d’Arc (1412‑1431), surnommée la Pucelle d’Orléans, elle fut jugée et exécutée pour avoir suivi et promu des pratiques liées au culte d’Isis la Noire. Certains chercheurs africains, dont Jean-Charles Coovi Gomez, égyptologue dans la lignée de Cheikh Anta Diop, proposent une lecture kémit de son procès. Selon cette approche, l’« Arbre des Fées » mentionné lors du procès renverrait à un lieu de culte lié à des traditions spirituelles anciennes, notamment associées à Isis, perçues par l’Église médiévale comme une menace ésotérique.
Kimpa Vita, en revanche, proclamait un Christ noir, africain, profondément enraciné dans la géospiritualité kongo, et consacrait son action à l’unité du Royaume Kongo ainsi qu’à la dignité de son peuple. Assimiler ces deux trajectoires relève donc soit de l’ignorance, soit d’une confusion volontaire.
Les Français accepteraient-ils que Jeanne d’Arc soit qualifiée de « Kimpa Vita de l’Europe » ? Évidemment non. Pourquoi alors exiger des Africains qu’ils acceptent que leur héroïne soit réduite à « la Jeanne d’Arc du Kongo ou d’Afrique » ? Cette logique révèle une hiérarchie implicite des mémoires, où l’Europe demeure la référence ultime et où l’Afrique est condamnée à l’analogie, jamais à l’autonomie symbolique.
Ndona Kimpa Vita ne pensait pas la spiritualité hors du territoire. Sa vision était géospirituelle : le sol, le peuple, les ancêtres et le divin formaient une seule continuité sacrée. Pour elle, le Royaume Kongo n’était pas une périphérie du monde chrétien, mais un centre spirituel originel, porteur d’une mission universelle. Le Kongo n’était pas une terre à évangéliser selon l’Église européenne : il était déjà sacré, déjà porteur de Dieu.
Dans la pensée kongo, la terre (ntoto), les ancêtres (bakulu), les vivants et le monde invisible sont reliés. Kimpa Vita ne séparait pas la foi du territoire, ni la spiritualité de la souveraineté. Elle ne rejetait pas la foi ; elle rejetait la falsification de la foi imposée par la chrétienté coloniale. En proclamant un Christ noir, enraciné en Afrique, Kimpa Vita rétablissait le lien entre le spirituel et le territoire, entre Dieu et la souveraineté des peuples. Sa fidélité à la géospiritualité africaine fit d’elle une menace majeure pour l’ordre colonial et religieux, et conduisit à son élimination.
Kimpa Vita n’a pas besoin d’être comparée pour exister. Elle est une figure fondatrice de la résistance africaine, une prophétesse de la souveraineté, une femme de pouvoir, de pensée et de géospiritualité.
Depuis 2020, j’ai interpellé plusieurs médias afin qu’ils abandonnent cette appellation. Seuls Jeune Afrique et la RTBF ont accepté de la corriger.
Un exemple de reconnaissance autonome à suivre : Charleroi
La ville de Charleroi a récemment rendu un hommage appuyé à Kimpa Vita, une personnalité marquante de l’histoire africaine. Le samedi 21 septembre 2024, une cérémonie empreinte de symbolisme a vu l’inauguration d’un parc et le dévoilement d’une statue à son image, soulignant la reconnaissance de la Belgique envers la prophétesse et figure de résistance congolaise.
En nommant un parc en son honneur, Charleroi souligne son engagement pour la diversité culturelle et le patrimoine africain. Ce jardin public, situé dans le parc communal de Couillet, devient un espace d’échange et de convivialité où les citoyens peuvent se familiariser avec l’histoire de cette illustre personnalité et s’inspirer de ses principes. Mon souhait est que toutes les villes et institutions adoptent cette approche respectueuse et autonome, qui célèbre Kimpa Vita pour ce qu’elle était réellement.
Aujourd’hui, je réaffirme avec force :
Kimpa Vita n’est pas la Jeanne d’Arc de l’Afrique.
Elle est Kimpa Vita.
Et cela suffit.
Par Mingiedi Mbala N’zeteke
Charlie Jephthé
Activiste, penseur et notable de Madimba