Par Mingiedi Mbala N’Zeteke Charlie Jephthé
Activiste, Penseur et Notable de Madimba.
Kinshasa ne peut plus continuer à construire sa modernité en surface tout en abandonnant son sous-sol au désordre.
À chaque saison des pluies, le même scénario se répète : caniveaux bouchés, eaux stagnantes, inondations, érosions, déchets emportés par les eaux et quartiers exposés à l’insalubrité. Puis viennent les opérations ponctuelles de curage et de nettoyage, avant que le problème ne recommence.
Il faut sortir de cette logique de réaction permanente. Kinshasa a besoin d’une véritable révolution de son système d’assainissement.
Une capitale moderne ne peut pas reposer essentiellement sur des caniveaux à ciel ouvert, des fosses septiques individuelles et une gestion improvisée des déchets.
Kinshasa doit progressivement penser un réseau souterrain structuré, conçu comme une véritable infrastructure urbaine capable de collecter, transporter et traiter les eaux usées et pluviales.
La multiplication des fosses septiques et des puits perdus ne peut constituer l’horizon sanitaire d’une Mégapole de cette dimension. Il faut évoluer vers un assainissement collectif, avec des solutions adaptées aux différents quartiers et, lorsque cela est techniquement pertinent, des dispositifs collectifs de prétraitement raccordés à une chaîne organisée d’évacuation et de traitement.
Le caniveau n’est pas une poubelle, mais la population a besoin d’un service public.
Il faut également regarder la question des immondices sans hypocrisie.
Oui, jeter des déchets dans les caniveaux est une mauvaise pratique. Mais réduire toute la crise de l’insalubrité à l’incivisme des citoyens serait insuffisant.
Que fait-on d’une population qui produit quotidiennement des tonnes de déchets lorsque le système de collecte et d’évacuation n’est pas suffisamment régulier, accessible et structuré ?
Il faut, à cet égard, saluer les opérations de salubrité menées par le Service National (SN), sous la direction du lieutenant-général Jean-Pierre Kasongo Kabwik, ainsi que le projet du gouvernement provincial visant la construction de plus de 400 zones de décharge dans la capitale.
Cette initiative s’inscrit dans le programme « Kinshasa Ezo Bonga », porté par le gouverneur Daniel Bumba et piloté par le ministre des Infrastructures et Travaux publics Alain Tshilungu.
Le Service National peut enlever les déchets, mais une question demeure : où vont-ils ensuite ? Sans chaîne logistique permanente, les opérations de nettoyage risquent de traiter davantage le symptôme que la cause structurelle.
Les déchets et déblais retirés des caniveaux doivent être évacués rapidement. Sinon, à la première pluie, ils retournent dans les caniveaux et annulent une partie du travail accompli.
La gestion du commerce informel, l’éducation civique et l’organisation des quartiers doivent également être intégrées à cette politique.
La croissance démographique et l’urbanisation rapide de Kinshasa rendent impossible une réponse fondée uniquement sur des opérations ponctuelles.
Si l’on veut que Kinshasa reste propre, il faut mettre à la disposition de chaque ménage une poubelle municipale à deux roues, communément appelée « bac roulant », pour permettre le stockage correct des déchets, notamment des plastiques. Cette mesure doit s’accompagner d’une chaîne permanente et organisée : collecte de proximité, regroupement, évacuation, traitement, recyclage ou enfouissement.
Le bac roulant doit devenir un maillon essentiel de la chaîne de salubrité de chaque quartier.
La responsabilité est double : le citoyen doit changer ses comportements, mais la puissance publique doit offrir un service régulier, accessible et permanent.
L’égout de demain ne devrait pas être considéré comme un simple conduit d’évacuation.
Lorsque les contraintes techniques et réglementaires le permettent, il doit s’inscrire dans une infrastructure souterraine organisée, avec des corridors techniques distincts et sécurisés permettant de coordonner certains réseaux : eau potable, électricité, télécommunications, fibre optique et autres infrastructures urbaines.
Une planification souterraine coordonnée permettrait de réduire les interventions anarchiques sur la voirie, de mieux protéger les réseaux et de préparer Kinshasa aux exigences de la ville numérique et énergétique du XXIᵉ siècle.
La ville moderne se planifie aussi sous terre.
Paris hier, Kinshasa aujourd’hui . On ne va pas réinventer la roue dit-on.
L’histoire des grandes villes démontre qu’une révolution urbaine commence parfois sous nos pieds.
Au XIXᵉ siècle, Paris a profondément transformé son système d’assainissement, notamment sous l’impulsion de l’ingénieur Eugène Belgrand. Le développement des réseaux souterrains a permis de mieux organiser la circulation des eaux et de répondre aux contraintes sanitaires d’une capitale en pleine croissance.
Aujourd’hui, l’ingénieur congolais dispose d’outils infiniment plus performants : cartographie numérique, systèmes d’information géographique, imagerie satellitaire, modélisation hydraulique, capteurs, logiciels de simulation et nouveaux matériaux.
La question n’est donc plus seulement de savoir si nous avons les compétences, mais si nous avons la volonté de penser
Kinshasa impose des solutions différentes selon ses territoires.
Dans les zones de collines, notamment vers Mont-Ngafula et Ngaliema, il faut maîtriser la vitesse des ruissellements, lutter contre l’érosion et protéger les quartiers situés en contrebas.
Dans les zones basses, notamment à Limete, Barumbu ou Ndjili, le problème est différent : faible pente, stagnation, refoulements et insuffisance des capacités d’évacuation.
Kinshasa ne peut donc pas avoir une seule solution hydraulique. Il faut un schéma directeur fondé sur la topographie, la pluviométrie, les bassins versants, l’occupation des sols, la démographie et les perspectives d’urbanisation.
Construire des égouts ne signifie pas simplement enterrer des caniveaux.
Il faut penser, selon les secteurs, réseaux séparatifs, collecteurs principaux, bassins de rétention, stations de relèvement, ouvrages de contrôle, regards techniques accessibles et systèmes modernes de maintenance.
Il faut surtout construire ces infrastructures avant que la ville ne soit totalement saturée.
Et pourquoi ne pas profiter de ces grands travaux pour créer progressivement des galeries ou corridors techniques souterrains destinés à organiser certains réseaux urbains ?
L’électricité, l’eau potable, les télécommunications et la fibre optique sont devenues des infrastructures vitales. Elles ne peuvent plus être ajoutées après coup à une ville déjà construite.
Il faut prévenir les catastrophes plutôt que d’attendre une inondation, un incendie de câble ou une rupture de réseau pour agir.
Ingénieurs congolais, réveillez votre génie !
L’INBTP, l’UNIKIN, les bureaux d’études et l’ensemble des ingénieurs congolais disposent devant eux d’un immense chantier intellectuel.
Je propose une conférence nationale des ingénieurs civils.
Il faut cartographier le sous-sol, identifier les bassins versants, modéliser les écoulements, calculer les débits, établir les priorités, chiffrer les investissements et proposer aux pouvoirs publics une vision réalisable par étapes.
Kinshasa n’a pas besoin d’un énième discours sur l’insalubrité.
Elle a besoin d’un plan.
Un plan d’assainissement à 20, 30 et 50 ans, articulant eaux pluviales, eaux usées, déchets, eau potable, énergie et télécommunications.
Le véritable défi n’est plus de curer chaque année les mêmes caniveaux.
Le véritable défi est de construire une ville qui n’aura plus besoin de vivre éternellement dans l’urgence.
Kinshasa mérite des infrastructures à la hauteur de son poids démographique et de ses ambitions.
Alors, ingénieurs congolais, urbanistes, hydrauliciens, architectes et décideurs : regardons enfin sous nos pieds.
C’est peut-être là que se trouve une partie de la capitale de demain.
Le sous-sol de Kinshasa attend sa révolution.