Abdeljalil Lahjomri, le grand éducateur africain

Il est des hommes dont l’œuvre échappe aux catégories habituelles. On les nomme écrivains, professeurs, penseurs, hauts fonctionnaires, académiciens. Aucun de ces titres ne suffit pourtant à les définir. Abdeljalil Lahjomri appartient à cette famille rare des bâtisseurs de civilisation qui savent que les peuples ne grandissent véritablement qu’à travers les livres qu’ils écrivent, les écoles qu’ils fondent, les bibliothèques qu’ils ouvrent et les imaginaires qu’ils vénèrent et libèrent.
Depuis plus d’un demi-siècle, son itinéraire épouse une même fidélité : faire de la connaissance un instrument de liberté et de la culture une politique publique de longue portée. Professeur de littérature française, universitaire, directeur de l’École normale supérieure, fondateur de la Faculté des sciences de l’éducation, directeur du Collège Royal, Secrétaire perpétuel de l’Académie du Royaume du Maroc, Secrétaire général de la Commission nationale pour l’UNESCO, il a fait de chacune de ses responsabilités une occasion d’élargir le champ de la transmission.
L’éducation, chez lui, ne s’arrête jamais aux murs de l’école. Elle irrigue les institutions, les politiques culturelles, les bibliothèques, les académies, les festivals, les rencontres intellectuelles, les dialogues entre les langues et les peuples. Elle devient une manière de penser le destin collectif, de panser les blessures du temps ou de l’oubli des siens.
Son histoire commence à Rabat en 1943. Élève de l’École des Fils de Notables, puis du lycée Moulay Youssef, il poursuit des études de lettres françaises à l’Université Mohammed V avant de rejoindre l’Université Paris-Nanterre où il soutient une thèse devenue un ouvrage de référence : L’image du Maroc dans la littérature française de Loti à Montherlant.

Très tôt déjà, son regard se porte moins sur les frontières que sur les représentations, moins sur les territoires que sur les imaginaires. Comprendre comment un pays est raconté, c’est déjà préparer les conditions de sa réappropriation intellectuelle.
De retour au Maroc, il enseigne, dirige, fonde. Il crée le département de langue et littérature françaises de l’Université Sidi Mohammed Ben Abdellah de Fès, dirige l’École normale supérieure de Rabat, fonde la Faculté des sciences de l’éducation avant d’être appelé à la direction du Collège Royal.
Plus tard viendront le Festival Mawazine, l’Association Maroc-Cultures, les Rives méditerranéennes, la présidence de plusieurs grandes institutions éducatives, jusqu’à sa nomination, en 2015, comme Secrétaire perpétuel de l’Académie du Royaume du Maroc. Il lance la même année son cheval de bataille : « L’Afrique comme horizon de pensée ».
Cette Afrique ‘, ce n’est pas un slogan, c’est un étendard de la mobilisation générale. C’est un colloque fondateur au cours duquel l’écrivain-diplomate, le regretté Henri Lopes prononcera la retentissante leçon inaugurale et auquel assistera aussi la poétesse et universitaire Tanella Boni.
Ce parcours impressionnant pourrait suffire à résumer une vie. Pourtant, il ne constitue que le socle d’une ambition plus vaste : replacer la culture au cœur du devenir africain.
Repanser vivement l’Afrique
Cette ambition apparaît avec une force particulière dans la préface qu’Abdeljalil Lahjomri rédige pour l’ouvrage collectif Qu’est-ce que l’Afrique ? Réflexions sur le continent et perspectives (2021).
Dès les premières pages, il pose la question qui traverse désormais toute son œuvre :
« Le mot Afrique proviendrait du nom d’un peuple situé au sud de Carthage : les Afrig. (…) Que signifie cette appellation pour celles et ceux qui parlent au nom de l’Afrique ? Bousculée par l’Histoire et la géologie, morcelée par les langues, les groupes humains, les références identitaires, sociales, culturelles et cultuelles, chahutée par les conflits endogènes et dépouillée par les convoitises de puissances externes, l’Afrique peut-elle aspirer à autre chose qu’à l’apitoiement ? »
La réponse est sans appel.
Les vingt-et-un auteurs réunis dans ce volume, écrit-il, réfutent « l’historiographie du fatalisme » qui enfermerait l’Afrique dans une prétendue incapacité historique à produire son propre destin.
Abdeljalil Lahjomri poursuit :
« Faut-il se résigner à ne concevoir l’Afrique que comme un continent découpé en tranches irréconciliables ? Une telle perception accréditerait l’idée qu’elle n’est, n’a été et ne sera que le terrain de jeux géopolitiques où s’exacerberait la plus éreintante des compétitions internationales… »
Ces interrogations dépassent le simple exercice intellectuel. Elles constituent un programme culturel. Une thérapie collective aussi. Il ne s’agit pas seulement de penser, mais de soigner.
Comme Albert Memmi dénonçait les représentations coloniales dans Portrait du colonisé, Abdeljalil Lahjomri poursuit depuis plusieurs décennies une entreprise comparable : démonter les stéréotypes, défaire les simplifications, restituer aux sociétés africaines leur pluralité historique, linguistique et philosophique.
Plus loin, Abdeljalil Lahjomri écrit :
« Nommer l’Afrique, la renommer même, est en effet le projet auquel ont contribué les vingt-et-un auteurs réunis dans ce livre. (…) Il me plairait beaucoup que ce livre suscite d’autres contributions (…) mobilisant la controverse, l’interdisciplinarité, la transculturalité et le souverain désir d’explicitation. »
Toute sa conception de l’université est déjà là : une Afrique qui pense par elle-même, qui multiplie les points de vue, qui refuse les récits imposés et retrouve le droit de produire ses propres catégories de pensée.
Une pensée devenue institution
Chez Abdeljalil Lahjomri, les idées ne demeurent jamais abstraites. Elles deviennent des institutions.
Sous son impulsion, l’Académie du Royaume du Maroc connaît une profonde transformation. Elle cesse d’être seulement une institution savante pour devenir un laboratoire où se rencontrent les sciences humaines, les arts, les langues, les littératures, les religions, la philosophie et les grandes questions contemporaines.
Cette orientation s’est traduite par la création de plusieurs chaires majeures qui dessinent une véritable cartographie des savoirs : La Chaire des littératures et des arts africains, la Chaire Andalus, la Chaire des littératures comparées, la Chaire des humanités médicales, la Chaire de géopolitique du religieux, la Chaire de la traduction, l’Institut académique des arts, la Chaire des civilisations.
À cet ensemble vient désormais s’ajouter l’une de ses réalisations les plus ambitieuses : la Maison des Mondes du Livre, institution inédite appelée à devenir un grand centre international consacré aux reconfigurations du récit, aux innovations narratives, aux bibliothèques du monde, à la clinique littéraire vue comme un art du soin textuel, et aux patrimoines écrits, oraux et calligraphiques.
Rarement une préface aura trouvé une traduction institutionnelle aussi fidèle lorsque Abdeljalil Lahjomri écrivait en 2021 :
« Notre Afrique est abordée ici sous divers angles (…) elle est le continent de l’espoir où se joue l’avenir de l’humanité. Notre Afrique peut aujourd’hui se donner les moyens d’écrire le monde de demain ! » Il annonçait déjà la philosophie de cette future Maison des Mondes du Livre.
Rabat, capitale des imaginaires africains
Depuis plusieurs années, Rabat affirme ainsi une vocation nouvelle. La ville devient progressivement l’un des grands lieux de production de la pensée africaine.
Cette orientation s’est encore illustrée récemment par le grand colloque international consacré à la mémoire du philosophe, romancier et historien des savoirs Valentin Yves Mudimbe, figure majeure des études postcoloniales et de la réflexion sur les épistémologies africaines. En réunissant autour de son œuvre chercheurs, écrivains et universitaires venus de plusieurs continents, l’Académie du Royaume a rappelé combien la décolonisation des imaginaires constitue désormais une exigence intellectuelle majeure.
Ce choix ne relève pas du hasard.
Honorer Mudimbe, c’est reconnaître qu’aucune renaissance africaine ne peut faire l’économie d’une réflexion exigeante sur ses propres savoirs.
Dans le même esprit, la Maison des Mondes du Livre accueillera prochainement ses premières activités autour d’une constellation exceptionnelle de créateurs et de penseurs.
Sont notamment attendus à Rabat le Prix Nobel nigérian Wole Soyinka, les Prix Nobel français Annie Ernaux, J. M. G. Le Clézio – et Jémia Le Clézio -, prix Nobel béninois Michel Boko, l’historien François-Xavier Fauvelle, le professeur Alioune Sall, Jean-Noël Schifano, (écrivain, traducteur directeur de la collection Continents Noirs, NRF, Gallimard), Marie Ferranti, Mohammed Aïssaoui, Gaëlle Bélem, mais également des personnalités majeures de la vie culturelle africaine contemporaine parmi lesquels : Mme Kadiatou Konaré, (ancien ministre de la Culture du Mali), Mme Roukiatou Hampâté Bâ (Directrice exécutive de la Fondation Amadou Hampâté Bâ, MM. Daouda Tamsir Niane et Bachir Tamsir Niane, le professeur Raphaël Liogier, le professeur Bill Ndi, président de la Pan African Writers Association (PAWA), et le docteur Wale Okediran, Secrétaire général de cette organisation panafricaine reconnue d’utilité publique par l’Union africaine.
Toutes ces présences témoignent d’une reconnaissance internationale de la dynamique impulsée depuis Rabat. Car il ne s’agit plus seulement d’accueillir des écrivains. Il s’agit de faire de Rabat l’un des lieux où s’invente désormais le récit intellectuel de l’Afrique.
Réhabiliter les voix africaines
Cette ambition se retrouve jusque dans les engagements les plus discrets d’Abdeljalil Lahjomri.
Dans la préface qu’il consacre à son dernier ouvrage, Je vous parle des temps (presque) heureux, l’écrivain Naïm Kamal résume admirablement cette dimension de son œuvre : « Enfin, c’est au Mali, dans un autre lieu de mémoire, historiquement et culturellement proche, qu’Abdeljalil Lahjomri achève ce voyage dans le temps et dans les mots pour rapprocher des Marocains un écrivain malien au destin avorté, Yambo Ouologuem… » En quelques lignes, Naïm Kamal révèle une facette essentielle du personnage.
Pendant longtemps, Abdeljalil Lahjomri a œuvré en effet, avec constance, à la réhabilitation de Yambo Ouologuem, immense écrivain malien injustement marginalisé après les polémiques qui suivirent l’attribution du prix Renaudot au Devoir de violence obtenu avec les vivats en 1968 pour se poursuivre sous les crachats en 1971. Bien avant que les études littéraires contemporaines ne réévaluent son œuvre à l’aune des pratiques d’intertextualité et de réécriture, Abdeljalil avait compris que Ouologuem ne relevait pas du plagiat, mais d’une esthétique du déplacement, du tissage et du dialogue des textes.
Réhabiliter Yambo Ouologuem, c’est rendre justice à un écrivain. Mais c’est aussi défendre le droit de l’Afrique à produire ses propres génies, à préserver sa mémoire intellectuelle et à inscrire ses grandes voix dans le patrimoine universel.
Le grand éducateur africain
C’est peut-être là que réside la véritable singularité d’Abdeljalil Lahjomri. Il n’est pas seulement un professeur, un écrivain, un académicien ou un haut responsable culturel. Il est un éducateur au sens le plus élevé du terme. Il enseigne par les livres qu’il écrit, les étudiants qu’il forme, les institutions qu’il fonde, les écrivains qu’il défend, les dialogues qu’il organise et les bibliothèques qu’il imagine. Il construit des ponts entre les rives de la Méditerranée (comme en témoigne le colloque présidé et organisé par Jean-Noël Schifano et qui va se tenir à l’Académie en présence de Wole Soyinka les 14 et 15 octobre prochains sur « Les correspondances méditerranéennes – Le sentiment de l’histoire »), entre le Maroc et l’Afrique subsaharienne, entre les traditions orales et les littératures écrites, entre les humanités classiques et les défis contemporains.
Dans une époque où les nations se définissent autant par leurs capacités d’invention culturelle que par leur puissance économique, Abdeljalil Lahjomri apparaît comme l’un de ceux qui auront compris que les bibliothèques, les académies, les chaires universitaires, les résidences d’écrivains et les maisons du livre sont aussi des instruments de souveraineté. Une souveraineté d’un type original où les frontières s’effacent là où la culture irrigue les harmonies. Cette vision de Sa Majesté le Roi Mohammed VI a son discret, souriant et prodigieux chef d’orchestre.
La Maison des Mondes du Livre, qui ouvrira ses portes en octobre, constitue sans doute l’aboutissement bienheureux de cette vision. Elle est la démonstration que les intuitions formulées dans Qu’est-ce que l’Afrique ? n’étaient pas de simples méditations, mais les premiers chapitres d’une œuvre en train de s’accomplir.
Ainsi se dessine la figure d’Abdeljalil Lahjomri : celle d’un homme qui n’a jamais séparé l’éducation de la culture, la littérature de la transmission, l’Afrique de l’universel. Un homme qui aura compris avant beaucoup d’autres que le destin d’un continent commence toujours par la reconquête de son récit et par la création des institutions capables de le porter. C’est en cela qu’il mérite pleinement d’être reconnu comme un grand éducateur africain.
Par Mohamed Mboyo Ey’ekula